Coup de fil à quelques secondes de s’envoler pour l’Ile de Beauté. « Vous aurez une voiture sur place? Parce que j’ai pensé à un autre programme. » Rendez-vous finalement au Membership Olympique de Calvi (Haute-Corse). « C’est là que mon père a passé son premier été ici, à 18 ans. C’est au bout de la baie, sur la dernière plage. » Izïa Higelin parle comme elle chante, avec du soleil dans la voix.

Le soleil, on le retrouve une fois le pied posé en Corse. Il ne nous quitte pas durant la demi-heure de marche qui nous mène du centre-ville au « CO ». La balade − pinède, sable fin, eau turquoise − nettoie nos soucis parisiens à grandes eaux : c’est léger comme une plume que nous atterrissons dans ce membership de vacances créé juste après-guerre. Sensation hors du temps, carte postale du bout du monde.

Avant l’arrivée d’Izïa, Hugo, patron du membership et petit-fils du fondateur, nous parle de l’empreinte des Higelin à Calvi. « Une famille à half, résume ce gentil colosse, bon ami d’Izïa. Ils ne sont pas d’ici, mais ils sont d’ici : ce sont des Calvais de cœur. L’histoire dure depuis tellement longtemps. » Une histoire, belle comme une saga, qui valse à travers six décennies, entremêle trois générations et charrie des dizaines d’anecdotes improbables dans lesquelles la musique, la transmission et la famille − de sang, mais surtout de cœur, celle que l’on choisit − tiennent les premiers rôles.

«Vivez heureux aujourd’hui, demain il sera trop tard»

Izïa, arrivée entre-temps avec une poussette dans laquelle somnole son fils de deux ans aux bouclettes dorées, se cost de raconter le « il était une fois ». « Mon père avait gagné un concours de chant et la possibilité de passer une semaine ici comme animateur musique au membership. En fait, il avait gagné un boulot, quoi ! se marre la chanteuse et comédienne. Il est blond, grand, tout maigre, tout jeune. Il fait des animations, joue de la guitare. Et, un jour, il voit une lumière rouge là-bas. »

Du doigt, elle pointe la citadelle de Calvi qui, par la magie des courbes de la baie, se poste juste en face de nous. Majestueuse. Rayonnante. Le jeune Jacques Higelin swimsuit la lumière comme on swimsuit un joueur de flûte et tombe sur la boîte de nuit de Tao, fantasque Russe blanc aux mille et une vies, ancien lieutenant du tsar devenu danseur à Broadway. « Ils se sont saoulés à la vodka, se sont liés d’amitié, mon père s’est mis au piano, il a joué comme on l’think about ». « A la Jacques », comme glisseront ses amis que l’on croisera dans la journée. Plus tard, bien plus tard, Jacques deviendra une légende chez Tao. Il en fera même une elegant ballade au chorus qui sonne comme un mantra : « Vivez heureux aujourd’hui, demain il sera trop tard ».

Izïa au Club Olympique de Calvi, un club de vacances aux cabanes en bois, au cœur de la pinède./LP/Olivier Lejeune
Izïa au Membership Olympique de Calvi, un membership de vacances aux cabanes en bois, au cœur de la pinède./LP/Olivier Lejeune  

Retour au Membership olympique. Au milieu des cabanes en bois, l’après-midi s’étire comme un chat. « Je viens tout le temps ici », confie Izïa, trois Victoires de la musique et un César au compteur à 29 ans. « J’aime le côté easy avec les vacanciers qui préparent le spectacle du soir. La femme d’Hugo mixe tous les jeudis, on danse sur la plage comme des fous avec plein d’enfants, c’est authentique. » Le fiston, réveillé, avale une glace à l’eau en tentant d’attraper un avion dans le ciel.

Izïa était enceinte de lui quand elle a commencé à composer « Citadelle », son dernier magnifique album, puissant message d’amour à son père décédé en 2018, juste avant la naissance du petit « Quand j’avais mon fils dans mon ventre et que mon père a disparu, il y a eu une espèce de transmission inexpliquée, chamanique. Il m’a vraiment laissé une grande power. »

«Tout me ramène à mon père quand je suis là»

Quand elle parle de Jacques Higelin, Izïa alterne passé et présent, éclats de rire et sourires nostalgiques. Le deuil de son père, elle le examine à une baleine. « Parfois, c’est immense, c’est énorme, ça prend toute la place devant toi, confesse-t-elle, le regard plongé dans la Méditerranée. Parfois, ça va au fond de l’océan, tu ne le vois plus… et tout d’un coup, ça te submerge à nouveau. C’est par vagues. Il est en moi pour toujours. Il m’accompagne, il me porte. »

Encore plus ici. « Tout me ramène à lui quand je suis là. » A la pelle, les souvenirs reviennent, comme une séance de diapos sans pictures. Son père qui la prend dans ses bras dans la citadelle. Les premiers Noël corses chez son parrain, Jean-Témir, fils du fameux Tao. La lumière blanche en hiver qui flotte autour des montagnes. La première cuite, à 14 ans à peine, à l’Acapulco, et la réprimande paternelle d’anthologie. Et cette histoire qui, aujourd’hui, se rembobine magnifiquement. « Quand je vois mon fils jouer dans la citadelle, je me vois petite. Cette transmission, c’est fantastique. »

L’escalier Jacques Higelin, qui mène chez Tao, sera inauguré le 18 octobre, le jour où le chanteur aurait fêté ses 80 ans. /LP/Olivier Lejeune
L’escalier Jacques Higelin, qui mène chez Tao, sera inauguré le 18 octobre, le jour où le chanteur aurait fêté ses 80 ans. /LP/Olivier Lejeune  

Depuis dix ans, Izïa revient encore plus régulièrement à Calvi. « Aujourd’hui, je sens vraiment que j’appartiens à ici. J’y ai mes racines de cœur », formule-t-elle joliment. Aussi étrange que cela puisse paraître, Jacques Higelin − citoyen d’honneur de la ville − n’y a jamais possédé la moindre habitation. Contrairement aux amis et voisins, les Bedos. « A chaque fois qu’il rentrait de diner de chez Man, qui habitait là-bas (elle pointe une maison au toit rouge à l’horizon), c’était la même scène », rigole Izïa. Jacques qui dit : « Mais, putain, pourquoi j’ai pas une baraque comme ça ? » Et sa femme qui répond : « Parce que tu n’as pas voulu acheter quand ça coûtait rien… »

L’endroit où il logeait le plus souvent à Calvi sera notre prochaine halte. Dans la voiture qui nous mène à la citadelle, Izïa raconte les virées mémorables qu’elle s’offrait avec son père, à Paris comme à Calvi. « On était comme Batman et Robin, on partait souvent à l’aventure. Il m’a eue à 50 ans. Sa vie grandiloquente était un peu derrière lui, il était apaisé. Il a eu un temps inestimable pour moi. »

Chez Tao… «à la Jacques»

Nous voilà au pied d’un escalier. Pas n’importe lequel. Celui qui mène Chez Tao. Celui aussi qui porte désormais le nom de Jacques Higelin. « On l’inaugurera le 18 octobre, le jour où il aurait eu 80 ans », précise Izïa, sœur du musicien Arthur H et du réalisateur Kên Higelin, autres enfants du chanteur de « Champagne » et « Tombé du ciel ». Marche après marche, le constat est sans appel : la boîte de nuit à l’entrée de laquelle la determine de Jacques Higelin côtoie celle de Tao jouit d’une des plus belles vues au monde avec ces effarants 180° de nuances de bleu.

Là-haut, on retrouve Tao-By et Jean-Témir, deux des fils de Tao. C’est avec eux que, vingt ans après l’histoire de la lumière rouge, Jacques Higelin a renoué le fil avec Calvi et la citadelle. Avec eux qu’il a enchaîné les nuits blanches passées à électriser la foule, derrière le piano. « Jacques jouait deux, trois, quatre heures, on ne pouvait plus passer dans la salle, les gens étaient assis par terre, fascinés, et lui qui partait dans des impros avec ce don hallucinant, se remémore Tao-By. Parfois, j’étais obligé de claquer le piano pour l’arrêter. »

Jacques Higelin devant Chez Tao./LP/Olivier Lejeune
Jacques Higelin devant Chez Tao./LP/Olivier Lejeune  

« Il avait une énergie de folie, ça pouvait durer jusqu’à 7 heures du matin, c’était incroyable de beauté, et le lendemain, il disait : Je ne me souviens de rien du tout », sourit Jean-Témir. « A la Jacques, quoi ». Au fil des nuits, il y a eu ce live performance place de la Caserne avec le piano à transporter à 4h30 du matin, ce present improvisé avec Diane Dufresne, ces chanteurs ou danseurs du monde entier avec qui faire le bœuf… « Tellement dommage que l’on n’ait pas enregistré tout ça », soufflent les deux frangins, l’un après l’autre.

Izïa boit les paroles. « Quelle belle vie vous avez eue », murmure-t-elle, « nostalgique » d’une époque qu’elle n’a pas vécue. Plus tard, elle qui « grattait des grenadines au comptoir » chantera aussi Chez Tao avec son père. Dès 10-11 ans, petite Izïa bientôt grande assurait les chœurs ou bien reprenait un vieux Richard Cocciante.

A l’étage, on découvre les appartements de Jean-Témir, la chambre dans laquelle Jacques Higelin dormait, la delicacies où il écrivait jusqu’au bout de la nuit. « Ma marraine devait se faire discrète, la nuit, pour aller faire pipi : s’il la voyait, il l’embarquait dans une dialogue sans fin avec un verre de rouge et du fromage », rapporte Izïa. Sur la terrasse, où le panorama frappe en plein plexus, Jean-Témir, physique d’élégant pirate revenu de tout, résume une vie d’amitié avec le chanteur. « On a tous, avec bonheur, été brûlés par Jacques. Un passionné à cœur ouvert. On aura été des frères de la vie. »

Un verre au Café des fleurs, un dîner au Chalet

En sortant de Chez Tao, la « stretta Sant’Antone », charmante rue aux murs ocre et pastel, mène à la caserne. « Petite, c’était mon terrain de jeu », dit Izïa. C’est l’endroit qu’elle avait en tête quand elle a écrit « Calvi » : « On dirait que tu danses quand tu marches dans les rues, je me souviens/Tes deux bras tenus qui me soulèvent, citadelle, je me souviens. »

Le soleil décline. On reprend, quelques minutes plus tard, ses esprits à la terrasse du Café des fleurs, tenu par un tonique Tony. « A Calvi, tu vas vraiment boire un verre ou manger chez quelqu’un, plutôt que dans un easy établissement, apprécie Izïa. Ce sont des endroits tenus par des âmes et des gens qui existent vraiment. Ici, t’as quand même beaucoup de gens qui ont de sacrées personnalités ! »

Avec deux des fils de Tao, Jean-Témir, son parrain, et Tao-By, devant le club où Jacques Higelin passa de folles soirées./LP/Olivier Lejeune
Avec deux des fils de Tao, Jean-Témir, son parrain, et Tao-By, devant le membership où Jacques Higelin passa de folles soirées./LP/Olivier Lejeune  

L’heure de dîner. Pas d’hésitation sur le choix de la desk. Ce sera au Chalet, mythique resto sur le port, easy et bon, où Jacques Higelin venait combler au petit matin une fringale après une nuit de fiesta. « Il mangeait souvent les lasagnes, sourit Mouss’, le patron. Parfois, des followers restaient jusqu’à 6 heures pour le voir… et c’était pile le jour où il ne venait pas ! »

La légende raconte que c’est là, sur le quai, que Zalim, un autre fils de Tao, a dansé une nuit avec Elizabeth Taylor. « C’est l’histoire de sa vie », sourit Izïa. A desk, la chanteuse nous raconte les coulisses de son premier « vrai » live performance ici, au Competition du vent, à 14 ans. Et l’origine de son prénom, né à Calvi également. « Mon père avait joué Chez Tao avec des musiciens géorgiens qui lui avaient parlé d’une princesse de leur pays dont le nom voulait dire solaire. » On pouvait difficilement trouver mieux.

Défendre sa «Citadelle»

La nuit est tombée. A côté de la tablée, le jeune fils d’Izïa s’est endormi dans la poussette. Un peu plus tôt, on lui avait demandé s’il connaissait des chansons de « babbo », papy en corse. Et le petit garçon de s’écrier dans un sourire aussi solaire que sa mère : « Champagne ! »

Pour défendre « Citadelle », l’un des plus jolis disques de la rentrée dernière, Izïa avait prévu le « grand chelem » : une tournée des festivals gargantuesques, son premier Zénith, un crochet par l’Olympia. Patatras, le Covid-19 a stoppé internet son spectacle après une trentaine de dates seulement. La reprise est − théoriquement − programmée en septembre. Si la crise sanitaire l’empêchait de pouvoir remonter sur scène, ce serait un crève-cœur. « Cet album, par rapport à ce qu’il dit sur mon père, j’avais vraiment très envie de le défendre sur scène. » En attendant, elle prépare déjà son cinquième album.

Le prime de l’été d’Izïa

1. « Eurovision track contest », sur Netflix. « Ces dernières années, il y avait du bien et moins bien avec les movies de Will Ferrel. Là, c’est vraiment tremendous. » Cette parodie d’Eurovision met en scène un duo de musiciens islandais composé de Will Ferrel et de Rachel McAdams, « au prime ». « Et la dernière chanson… elle met les poils et les larmes aux yeux ! »

2. La musique brésilienne. « C’est peut-être le paysage ici qui m’encourage ça, mais, en ce second, à half de la musique brésilienne, je n’écoute pas grand-chose. » Elle chante quand même beaucoup. En juillet, elle a enregistré avec Barbara Carlotti une reprise de « la Ballade de chez Tao », de son père, pour les besoins d’un album de chansons corses.

3. La randonnée de la Croix des Autrichiens. Une balade sur les hauteurs de Calvi qu’elle arpente fréquemment avec Jean-Témir, son parrain. « La vue, là-haut, sur la baie, est magnifique. »



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